[Spoilers] Critique temporelle de World Enough and Time

Avec certains choix audacieux, dont certains douteux, Steven Moffat est un showrunner qui, depuis qu’il a pris les rênes de la série Doctor Who en 2010, ne laisse pas indifférent en matière de critiques élogieuses ou calomnieuses. Si certains de ces choix on été plus que discutables, nous ne pouvons nier qu’il sait comment mettre ingénieusement en place un avant-dernier épisode de saison de manière très efficace, et le défi est tout relativement réussi en ce qui concerne l’épisode World Enough and Time.

Désirant plus que tout au monde faire de Missy une bonne personne, le Docteur décide de mettre en pratique un jeu de rôles qui consisterait pour Missy à se faire passer pour lui, et Bill et Nardole ses compagnons d’infortune. Répondant au premier appel de détresse, Missy et ses compagnons débarquent à bord d’un vaisseau spatial gigantesque pris au piège dans la force gravitationnelle colossale d’un trou noir. Témoin de la mort de l’un de ses compagnons, le Docteur jure de lui venir en aide quand d'inquiétantes silhouettes emportent son corps à l’autre bout du vaisseau pour le ramener à la vie. Mais comme le Docteur va le découvrir à ses dépens, tout le monde n’a pas la même perception du temps, surtout selon l'endroit où l'on se trouve dans un vaisseau faisant face à l'horizon implacable d’une singularité quantique.

To His Coy Mistress

World Enough and Time (dont le titre est issu d’un vers d’un poème libertin d’Andrew Marvell : To His Coy Mistress) a toutes les caractéristiques qu’on pourrait souvent retrouver dans la plupart des récits de Steven Moffat - une intrigue quelque peu alambiquée, un scénario qui se joue avec la notion du temps, en alternant des allers-retours dans sa chronologie narrative, des suppositions sur le vrai nom du Docteur et beaucoup de fans-services gratuits. Malgré les nombreuses fuites d’informations (voulues ou non par la BBC) et plus précisément celles concernant le retour de John Simm dans le rôle du Maître et des Cybermen Mondasiens de la série classique, Moffat arrive tout de même à tisser efficacement, tout le long de ces 45 minutes, une histoire alléchante, angoissante et redoutablement surprenante, témoignant ainsi de la très bonne créativité de son auteur.

C'est un épisode qui défie toutes les attentes, intégrant le temps lui-même en tant qu'outil de sa narration, pour nous raconter une histoire émotionnelle portant sa thématique sur “l'espoir” (et son déploiement dévastateur) qui imprègne sentimentalement ses protagonistes lorsque celui-ci finit par ne pas se concrétiser avec le temps. La scène post-générique de la régénération du Docteur et la mort de Bill au début de l'épisode sont évidemment là pour mettre en place un tour cauchemardesque pour ses spectateurs qui assisteront, ébahis, à une aventure à la fois fantastique mais terriblement terrifiante, remplis d’idées les plus originales les unes que les autres.

Au-delà des moments agréables pour les fans, c’est un plaisir de constater que World Enough and Time fonctionne indéniablement comme une excellente histoire de science-fiction dramatique, n'hésitant pas à prendre des risques, parfois énormes, en ce qui concerne les origines même de la mythologie de Doctor Who. Et naturellement, impossible de passer à côté des arrangements orchestraux de Murray Gold qui donnent une résonance incroyablement épique à cette aventure.

Le retour du Maître et des Mondasiens

Le retour des Cybermen Mondasiens originaux de The Tenth Planet (une histoire de la série classique de Doctor Who, en 1966, et dernière histoire du premier Docteur incarné par William Hartnell) est amené de manière innovante et d’une façon à vous pétrifier de terreur dans World Enough and Time. Plus proches physiquement de l'homme que leur homologue moderne, qui arborent eux une apparence entièrement synthétique, les Cybermen Mondasiens ont une esthétique visuelle évoquant des images inquiétantes de chirurgie et de déformation humaine, ce qui les rend terriblement effrayants. Le travail sur leur voix par Nicholas Briggs (un vétéran de Doctor Who à qui nous devons la voix des Daleks et de la plupart des monstres de la série depuis 2005) combiné à l’effet de la voix plus classique des Cybermen de la série classique de Doctor Who rajoute une couche supplémentaire dans l'horreur abyssale que vit le spectateur à travers les découvertes morbides de Bill. La scène où la compagne du Docteur découvre un patient, en phase de cyber-conversion, utilisant un appareil lui faisant dire, de manière répétée, le mot “douleur” est une véritable descente en enfer auditif qui vous glace le sang sur place et qui marque indéniablement les esprits, même une fois l’épisode terminé.

Évidemment, l'un des plus grands sujets de discussion qui a envenimé les fans de Doctor Who est bien sûr le retour du Maître, joué par le formidable John Simm. Ça fait déjà plus de sept ans que nous n’avions plus vu cette incarnation du Maître, mais Simm semble se glisser à nouveau dans le rôle comme s'il ne l’avait jamais quitté. Sa personnalité malicieuse et terriblement brillante de noirceur, même sous le déguisement de l'énigmatique M. Razor, nous fait vite dire que l’incarnation du Maître par John Simm est véritablement bien là pour le plus grand bonheur de ses admirateurs. Le rendez-vous inévitable des deux incarnations du Maître tant attendu par les fans se concrétise enfin d’une façon qu'ils ont toujours voulu, et il est évident que dans le prochain épisode, The Doctor Falls, le duo machiavélique campé par Michelle Gomez et John Simm va faire des étincelles. Cependant, il est tout de même dommage que la BBC ait volontairement spoilé le retour de John Simm et celui des Cybermen de Mondas, car World Enough and Time aurait gagné encore plus à nous faire la surprise à travers un incroyable coup de théâtre mis en scène magistralement.

Le casting régulier reste toujours en excellente forme, particulièrement Peter Capaldi (Le Docteur) et Pearl Mackie (Bill) dont l’alchimie entre leurs deux personnages apporte une belle résonance émotionnelle à l’épisode. Leur scène ensemble sur le toit de l'université est un beau moment fleur bleue qui révèle beaucoup sur l’amitié qui les lie, mais également celle qui lie le Docteur au Maître. Elle nous permet d'en apprendre un peu plus sur le passé des deux Seigneurs du temps.

Conclusion :

World Enough and Time est une première partie d’une histoire menée jusqu'au bout de façon magistrale et imaginative. Son histoire sombre et complexe, combinée avec ses scènes d’horreurs suggestives efficaces, ainsi que sa touche émotionnelle éloquente, font de lui, indéniablement, une véritable oeuvre de science-fiction attrayante qui peu que nous rassurer pour la suite de ses événements.