[Spoilers] Critique légionnaire de The Eaters of Light

The Eaters of Light est un épisode qui n’est pas écrit par n’importe qui, puisqu’il s'agit de Rora Munro, un scénariste à qui nous devons le tout dernier épisode de la série classique de Doctor Who, Survival, en 1989. Pour son grand retour dans Doctor Who, Munro a décidé de ne pas faire les choses à moitié en revisitant et en donnant sa (improbable) réponse à un événement mystérieux de l’Histoire - la disparition de la neuvième Légion Hispanique (Legio IX Hispana), une légion romaine qui a disparu mystérieusement au 2ème siècle av. J.-C., sans laisser de traces, au grand dam des historiens qui continuent, encore, à tenter de résoudre cette énigme.

Le TARDIS débarque au 2ème siècle av. J. -C. à Aberdeenshire, une région située dans le nord-est de l'Écosse. Bill a une théorie sur la disparition de la neuvième Légion Hispanique et elle veut absolument la prouver au Docteur. Elle décide donc de partir seule à la recherche d’un légionnaire. Quant au Docteur et à Nardole, leur visite de la région se conclut très vite par une rencontre avec une tribu de Pictes. Nos trois héros découvrent alors une menace bien plus grande que n’importe quelle armée de légionnaires Romains. Une créature affamée (de lumière) qui les traque sans relâche et, au flanc d’une colline, un tumulus avec une porte donnant vers la fin du monde...

La Corneille de la Neuvième Légion

The Eaters of Light fait partie de ces épisodes dits “historiques” de Doctor Who qui s’amusent fièrement à reprendre, ou à revisiter, certains événements mystérieux de l’Histoire de manière intelligente et amusante en y incorporant des éléments de science-fiction afin d'expliquer leurs énigmes. En revenant sur un fait historique, non élucidé - la disparition mystérieuse de la neuvième Légion Hispanique, The Eaters of Light possède indéniablement une valeur éducative qui lui permet d’éclairer son téléspectateur sur cet événement historique et ce malgré le fait que le scénario de Rora Munro prend relativement des libertés massives avec l’Histoire en elle-même et qu’il n’est pas le premier auteur de fiction à y mettre son grain de sel. Dans la littérature, l'auteur britannique Rosemary Sutcliff traite ce sujet dans son roman The Eagle of the Ninth (L'Aigle de la Neuvième Légion) paru en 1954 et qui sera ensuite adapté au cinéma, en 2011, dans un péplum britanno-américain réalisé par Kevin Macdonald. Mais une année avant (en 2010), le film Centurion de Neil Marshall relate déjà le massacre de la Légion par des Pictes et le difficile retour de ses survivants vers le territoire romain (un très bon film que je vous conseille d’ailleurs de voir avec Michael Fassbender, David Morrissey et Noël Clarke, alias Mickey Smith dans Doctor Who).

Au premier coup d’œil de The Eaters of Light, on constate que Rora Munro porte un intérêt passionnel pour le sujet de son histoire. Il imprègne son récit d’une atmosphère quasi mystique qui donne à The Eaters of Light des allures de conte populaire classique. Un aspect qui se retrouve également renforcé par une magnifique photographie, mettant somptueusement en valeur les paysages écossais comme jamais, et d’un joli score celtique de Murray Gold. Indéniablement, la connaissance et l'affection profonde que porte Munro pour la culture et l'histoire écossaises se ressentent profondément tout le long de The Eaters of Light, et tout le travail esthétique (décors, costumes, musiques etc.) aidant à donner à cet épisode une identité visuelle magnifique.

Comme dans toutes les histoires horrifiques, le monstre de l’épisode joue un rôle à part entière et sa conception physiologique se trouve être très bien pensée avec toutes ses tentacules bioluminescents, ainsi que l'utilisation de celles-ci pour tuer ses victimes. Cependant, la révélation que nous donne le Docteur sur la nature réelle de la menace des “Dévoreurs de Lumière” nous est expliquée à travers des détails vagues et grotesques, et les effets visuels numériques qui mettent en scène la créature se trouvant être (très) approximatifs, trahissant ainsi le peu de moyen technique de la production afin de la concrétiser. Toutefois, ce dernier défaut est contrebalancé par les idées de réalisation ingénieuses de Charles Palme qui, conscient des limites de son budget, emploie une vieille méthode du cinéma d’horreur à petit budget (et fauché) qui consiste à nous montrer le monstre de manière éphémère, sans jamais s’attarder sur lui à travers trop de plans fixes et rapprochés.

Malgré toutes les qualités citées auparavant, il faut bien le reconnaître que, malheureusement, le scénario de Rora Munro ne vole pas bien haut, utilisant un schéma scénaristique vu et trop revu dans Doctor Who, qui fait de The Eaters of Light une histoire trop facilement prévisible. Le Docteur se retrouve séparé de son(ses) compagnon(s). Chacun de leur côté, ils rencontrent d’autres personnages et se retrouvent ensuite, à un moment du scénario, pour résoudre l’intrigue, en l'occurrence là : renvoyer le monstre d'où il vient.

Toutefois, ce manque d’originalité scénaristique est tout de même contrebalancé par son excellent casting d’acteurs et les savoureuses répliques que les personnages s’échangent entre eux. Peter Capaldi (Le Docteur), Pearl Mackie (Bill) et Matt Lucas (Nardole) sont toujours extraordinaires dans leurs interprétations - le Docteur brille, comme toujours, par son charisme de leadership, Bill est émouvante et très humain dans ses réactions et Nardole n’a jamais été aussi drôle que dans cet épisode. Le reste du casting assure également et ce malgré le manque de développement qu'ont les personnages secondaires, en grande partie dû au manque de temps qu'a l’épisode pour les développer correctement. Rebecca Benson est très juste dans l'interprétation de la jeune et fougueuse guerrière celtique Kar, assaillie de culpabilité. Elle donne une vulnérabilité à son personnage qui lui garantit, aux yeux des spectateurs, une certaine empathie. De même, que les personnages de la neuvième Légion romaine sont très intéressants dans leur peu de développement. Entre autre, Brian Vernel (Lucius) qui interprète parfaitement un jeune leader sensible et désœuvré.

Les aventuriers de la Légion disparue

Pour mieux comprendre l’épisode, il vous sera utile de comprendre de quoi il en retourne, historiquement parlant. Si The Eaters of Light joue, aisément, avec les interrogations qui planent sur la disparition de cette légion romaine afin de construire son scénario fictionnel, il faut savoir, qu’il y a peu de temps, une équipe de chercheurs a prétendu avoir résolu l'énigme. Selon eux, les soldats de la neuvième Légion auraient disparu de la surface de la terre après avoir maté la rébellion de la reine Boudicca (entre 30 apr. J.-C. - 61 apr. J.-C) contre l'envahisseur Romain, et battus les Pictes ou les Calédoniens, en 83, à la bataille du mont Graupius dans l'actuelle Écosse. Dès lors, il n'est plus jamais fait mention de cette armée d'infanterie lourde. La thèse qui dominait jusqu'à lors était celle de la dissolution de la Légion et de la dispersion des milliers d'hommes qui la composaient au sein d'autres unités. La Legio IX Hispana aurait également pu être redéployée sur le front oriental de l'empire.

En 1954, alors que le mythe perdurait, l'écrivain britannique, Rosemary Sutcliff, publiait un roman d'aventure pour enfants (L’Aigle de la Neuvième Légion) qui mettait en scène une neuvième Légion héroïque se faisant massacrer par les Pictes. Cependant, des historiens discréditent cette version, avançant l’hypothèse, selon eux, que la défaite des Romains face aux Barbares aurait été l’oeuvre d’une conspiration du silence. Dans un documentaire intitulé Rome’s Lost Legion (que je vous invite à voir si vous avez l’occasion), nous apprenons que de nouveaux indices ont été mis en lumière, laissant penser que la bataille du mont Graupius n'aurait pas mis fin à la menace qui pesait sur l'Empire Romain. La découverte d'une pierre tombale appartenant à un centurion stationné au Fort de Vindolanda, dans la province de Northumbrie, montre que les Romains étaient, probablement, encore présent dans les territoires du nord, vingt ans plus tard.

En ce qui concerne la reine Boudicca (mentionné dans un paragraphe plus haut), il faut savoir qu'il n'y a pas longtemps le Quatrième Docteur (Tom Baker) l'a déjà rencontrée dans une histoire de ses aventures audio Big Finish - Fourth Doctor Adventures, intitulé The Warth of the Iceni, en 2012. Dans cette histoire où la quatrième incarnation du Docteur est accompagnée de Leela, nos deux voyageurs du temps assistent au soulèvement des Icenis, mené par leur reine Boudicca, contre l'invasion romaine durant le premier siècle av. J.-C. Ce qui, si on y pense bien, fait de The Eaters of Light une suite, plus ou moins, indirecte à cette histoire audio de Big Finish.

Les Barbares et la sexualité chez les Romains

Avant de conclure définitivement ma critique, je profite également aussi pour m'attarder sur les deux points qui ont été partiellement abordé dans l’épisode, et qui sont le langage et la sexualité.

Premièrement, The Eaters of Light aborde le problème de la langue et donc celle de la communication entre les peuples. Comme l’épisode prend, à nouveau, la peine de nous réexpliquer le système de traduction télépathique du TARDIS, celui-ci met, évidemment, en lumière que l'incompréhension est souvent le précurseur de conflits. Le terme “Barbare” qu'emploient les soldats Romains, comme nous pouvons l'entendre dans l’épisode, n’avait absolument pas la même signification que maintenant, qui est de nos jours employé surtout dans le domaine de l'heroic fantasy pour désigner un grand balaise armé d’une grosse arme lourde (exemple : Conan, le Barbare). À l’époque, le mot “Barbare”, qui prend racine d’un mot du grec ancien : “étranger”, était employé par les Romans pour désigner tous ceux qui ne parlent pas leur langue et en l'occurrence les peuples qui se trouvent à l’extérieur, dans le “Barbaricum” (la terre des Barbares), c'est-à-dire hors de leur autorité.

Deuxièmement, lorsqu'on évoque la vie sexuelle des Romains, on pense très vite aux plaisirs gargantuesques de certains empereurs et aux images d’orgies qui ornent certaines poteries de l’époque. Face à cette sexualité qui nous paraît si différente, nous nous retrouvons souvent comme des touristes confrontés à une culture étrangère et, souvent, nous regardons le passé avec ironie en nous disant que "ces gens-là n’étaient vraiment pas comme nous". Le problème, c’est que dans le cas des Romains, "ces gens-là" sont à l’origine de maints aspects de notre culture, y compris dans notre perception de la sexualité. Il est donc nécessaire de se pencher sur leur conception de la vie intime, non pas par voyeurisme en recherchant des anecdotes cocasses, mais plutôt pour comprendre quels schémas mentaux ils ont pu nous léguer. Nous vivons dans un monde où la question de l’orientation sexuelle a une importance. Depuis le 19ème siècle, nous avons appris à nous définir en tant qu’hétérosexuel ou homosexuel, d’abord pour cerner ce qui paraissait alors être une déviance. Plus récemment, d'autres concepts ont vu le jour pour recouvrir des réalités jusque-là occultées : bisexualité, pansexualité, asexualité, métrosexualité, et bien d’autres pour permettre à chacun de se définir avec le plus de justesse possible. Du temps de la Grèce et de la Rome antique, tout cela n’avait aucun sens. La question de l’orientation sexuelle ne se posait même pas, car ces civilisations avaient tout bonnement décrété que tous ses citoyens étaient bisexuels et basta.

Conclusion :

S'il est certain qu’on peut reprocher à The Eaters of Light de ne pas être historiquement précis dans certains points, il parvient, tout de même, à explorer avec beaucoup d'amusement un fait historique à travers une aventure fantastique teintée d’une atmosphère celtique somptueuse, qui fera peut-être de lui un tremplin qui poussera ses spectateurs à en savoir plus sur ce mystérieux fait historique. On retiendra davantage de The Eaters of Light ses paysages magnifiques écossais et sa bande originale particulière que son histoire en elle-même, qui manque au final, cruellement, d’originalité mais qui assure, toutefois, les cahiers des charges en matière de divertissement.