29 Avr 2017

Posted by in Critiques, TV

[Spoilers] Critique heureuse de Smile

Dans le second épisode de la saison 10, « Smile », le Docteur emmène sa nouvelle compagne Bill dans une colonie humaine, sur une lointaine planète dans le futur, où les seuls occupants qu’ils trouvent sont les Emojibots, des androïdes envoyés par les colons pour leur préparer le terrain. Ils servent d’interface à une menace robotique microscopique, appelée Vardis, qui tuent ceux qu’ils n’arrivent pas à rendre heureux. Par conséquent, nos héros doivent, tout en gardant un sourire forcé, éviter d’être dépouillés de leur chair et d’êtres transformés en compost.

La ville du bonheur… absolu !

« Smile » est un épisode qui commence plutôt bien, avec beaucoup de promesses. Offrant dès le départ une direction cinématographique et artistique conséquente (comme quoi, attendre si longtemps aura été un mal pour un bien), cela permet ainsi à la production de nous livrer ici l’une des villes extraterrestres les plus belles jamais vues dans l’histoire de Doctor Who (cette ville est en réalité un complexe culturel situé à Valence, en Espagne). Tandis qu’à l’autre extrémité, la relation entre Bill et le Docteur se développe et se peaufine naturellement un peu plus, là où nous avait laissé le précédent épisode (« The Pilot »). Et ce, entre autres, grâce à d’excellents dialogues échangés à fur et à mesure que les deux voyageurs du temps et de l’espace explorent les recoins de cette très singulière cité futuriste.

Avec « Smile », le scénariste Frank Cottrell-Boyce nous dépeint ce qui semble être une société constamment jugée par ses pairs et le système. J’y vois une astucieuse mise en abyme de nos réseaux sociaux, plus précisément dans la collecte de données personnelles, et de ce nouveau mode de communication moderne que sont les emojis à travers le prisme de la science-fiction, qui, depuis que le genre existe, a souvent servi les auteurs de la SF comme d’un miroir exagéré de notre société contemporaine. Un point renforcé par le fait que Bill et le Docteur sont connectés en permanence dans cette nouvelle colonie qui voudrait que tout être humain soit un citoyen social, obligé de maintenir un monde positivement « utopique » en gardant un sourire – bien que faux – sur son visage pour que le monde/système fonctionne parfaitement.

La cité des seconds rôles disparus

Cependant, à mi-chemin de l’histoire, « Smile » s’écarte progressivement de cette idée pour livrer un enchaînement d’événements (le réveil des colons en particulier) et un twist final trop facilement amené. Même s’il reste un excellent épisode, remplissant parfaitement sons cahier des charges, il est également victime d’un autre défaut majeur : ses rôles secondaires, qui sont quasiment inexistants. Entre un Nardole anecdotique (qui conforte notre intuition première que celui-ci jouera un rôle de simple valet du Docteur) et une poignée de colons humains juste bon à servir de chair à canon aux Vardis, « Smile » se ratatine méchamment sur ce point pour laisser ses deux personnages principaux (Bill et le Docteur) briller et tenir la barque tout le long d’un récit qui aurait gagné encore plus en magnificence si Frank Cottrell Boyce s’était attardé à l’ensemble global de l’univers qu’il dépeint, au lieu de se concentrer exclusivement sur la construction et la cohésion actuelle du duo que forment le Seigneur du Temps et sa nouvelle compagne.

Le secret des gens heureux

« Smile » reste toutefois un épisode intelligent qui aborde une réflexion philosophique intéressante : le concept du bonheur et la façon possible de la propager et de le maintenir entre les individus à travers le langage, ou un mode de communication qui pourrait s’y approcher – ici, les emojis. Contrairement aux communications écrites qui l’ont précédé, ce langage né du web mélange spontanéité, instantanéité et intimité. Il évoque souvent les nuances et le contexte et est plus proche de l’oral que de l’écrit. Or à l’oral, les intonations, les gestes ou les mimiques permettent de nuancer la parole. Les emojis , ici, les remplacent, et véhiculent un surcroît de sens. Une raison qui pousse Frank Cottrell-Boyce à imaginer dans son histoire une nouvelle civilisation émergente qui aurait opté pour cette forme de langage sans mots. Cette même civilisation qui cherche à travers ce langage à maintenir le bonheur à tout prix. Mais comme le découvrent Bill et le Docteur, la conception du bonheur de l’un ne sera pas forcément celle de l’autre. Les sociétés utopiques qui visent le bonheur de « tous », comme nous le montre cet épisode, sont potentiellement dangereuses. Elles risquent d’imposer une vision particulière de ce qu’est le bonheur, d’agir de façon paternaliste, et de produire l’inverse de l’effet recherché.

Le bonheur est dans Doctor Who

Dans l’ensemble, la thématique de « Smile » est cassement semblable à celle de « The Happiness Patrol », une histoire de la série classique de la saison 25 de Doctor Who, diffusée en 1988 : le Septième Docteur et Ace se retrouvent au cœur d’une dystopie nommée Terra Alpha, où la tristesse est jugée comme un crime capital par une police secrète nommée « la patrouille de la joie » (the happiness patrol) chargée d’exécuter quiconque ne serait pas heureux. Mais toutefois, les deux épisodes diffèrent largement pour ce qui est des époques et des productions. « The Happiness Patrol » doit être contextualisé à sa période de diffusion, une période en pleine crise économique au Royaume-Uni, durant lequel la « Dame de fer » Margaret Thatcher (d’ailleurs, le personnage d’Helen A peut être vue comme une caricature d’elle) menait un libéralisme économique forcé, qui entraîna l’effondrement d’un pan entier de l’industrie britannique, ce qui, par conséquent, doubla le taux de chômage du pays (il passa de 5 % en 1979 à 11 % en 1983). Quant à l’épisode « Smile », il se veut plus contemporain, ancré dans les mœurs modernes de notre époque, puisque celui-ci se place indéniablement maintenant, dans un monde devenu sur-connecté à travers les réseaux sociaux et l’échange de données, personnelles ou non. Il est certain que dans dix ou vingt ans, « Smile » sera, tout comme « The Happiness Patrol », un épisode qu’il faudra contextualiser pour mieux le comprendre.

Conclusion

« Smile » est un épisode réussi et rafraîchissant, qui, malgré quelques défauts évidents (second rôles sans consistance, une fin un peu trop facile), parvient quand même à les contrebalancer grâce à une direction artistique très réussie mettant à profit des décors somptueux, une alchimie entre Peter Capaldi (le Docteur) et Pearl Mackie (Bill) qui, tout en restant dans la continuité du précédent épisode (« The Pilot »), fonctionne très bien (surtout qu’il y a pas mal de savoureux échange entre eux) et une véritable réflexion métaphysique qui permet à cet épisode de ne pas être sous-estimé.

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