27 Mai 2017

Posted by in Critiques, TV

[Spoilers] Critique d’Extremis pas très catholique

Après l’épisode d’ouverture The Pilot, Extremis est le second épisode de la dixième saison de Doctor Who à être écrit par son showrunner Steven Moffat. Il constitue la première partie d’un arc scénaristique intitulé « The Monks Trilogy ».

Extremis reprend exactement là où se termine le précédent épisode (Oxygen). Suite à leurs périples dans l’espace, le Docteur se retrouve malencontreusement aveugle et décide de dissimuler cette information importante à Bill. Au même moment, Nardole, à qui le Docteur a tout de même pris la peine de lui révéler son fâcheux handicap, gagne en importance, finalisant ainsi son passage de sidekick à celui d’un compagnon à part entière.

Extremis possède une construction particulière dans son traitement narratif, puisque nous sommes invités à suivre une histoire se déroulant simultanément dans deux laps de temps.
Une première qui se déroule dans le présent et entraîne le Docteur et ses compagnons dans l’Hæreticum, la bibliothèque secrète des blasphèmes du Vatican, suite à la demande du Pape lui-même, afin de déchiffrer la Veritas (la vérité), un ancien livre aussi mystérieux qu’il est dangereux.
Quant à la seconde, qui pourrait s’apparenter à des flashbacks, elle nous plonge dans le passé, plusieurs années avant, où le Docteur se retrouve sur une lointaine planète pour exécuter Missy. On y découvre pour la même occasion que c’est bien la dernière incarnation du Maître qui se trouve derrière les portes du coffre si bien gardées par le Seigneur du temps.

Les péchés du père

Daniel Nettheim nous offre une réalisation parfaitement soignée et efficace, qui joue particulièrement sur des effets de cadrage resserrés et de floutage de l’image, afin de mieux simuler la vision défaillante du Docteur dans des séquences qui sont habilement mises en scène dans les couloirs de l’Hæreticum. Le scénario de Steven Moffat prend un peu de temps pour arriver là où il veut bien nous emmener. Il semble même parfois quelque peu décousu au début, vraisemblablement pour mieux brouiller les pistes du téléspectateur. Au final, tout ce délire sur la réalité qui se révèle ne pas l’être, fait que tout s’emboîte parfaitement pour nous livrer une histoire vraiment saisissante et attractive, nous laissant de bonnes choses à disséquer et à analyser par la suite. Et, comme n’importe quel récit qui se termine à mi-chemin, le final de l’épisode nous laisse des questions intéressantes en suspens pour nous inciter à regarder la suite. Le pari est donc réussi à ce niveau-là.

Cependant, le scénario de Moffat a également des failles. Alors que cette dixième saison démarre sur de nouvelles bases solides, Extremis tranche radicalement avec le ton proposé jusqu’à maintenant, à raison d’un fil rouge étendu aux événements déjà racontés par son showrunner dans les précédentes saisons, cela a pour conséquence fâcheuse d’embrouiller (voire de perdre) le nouveau spectateur qui se déciderait à suivre cette nouvelle saison de Doctor Who. Mais le plus frustrant est que même Missy n’a guère droit à une scène d’introduction comme il se le doit, balancée dans le récit sans plus d’attention, et que toutes ses séquences de début faisant intervenir le Pape et l’Église catholique soient aussitôt balancés à la trappe une fois que le Docteur pose ses premiers pas dans l’Hæreticum. De plus, il faudra également faire abstraction des quelques incohérences du whonivers – comme le fait que le TARDIS ne traduit pas l’italien. Au final, seuls les spectateurs habitués au show (les fans en somme) seront mieux amenés à apprécier cet épisode, les autres, quant à eux, risquent fort de se retrouver quelque peu sur le carreau.

Le Père, le Fils et le Saint-Esprit

Du côté des rôles secondaires que l’épisode propose, il ne faudra hélas pas chercher très loin. Entre le Cardinal Angelo ou encore le Pape, tous, sans exception, sont partiellement esquissés. Il nous faudra se contenter que des trois protagonistes principaux que sont le Docteur, Bill et Nardole. Et là, il y a manger et à boire, si je peux dire. L’handicap du Docteur permet d’offrir à la série des situations vraiment originales: voir un Docteur aveugle, se retrouvant en difficulté en raison de sa condition permet à Extremis d’offrir une des meilleures séquences de l’épisode (la traque du Docteur par les moines, que j’ai déjà mentionné quelques paragraphes avant).

Entre-temps, alors que le Docteur se retrouve seul, Nardole et Bill forment un duo improvisé qui arpente les couloirs lugubres de la bibliothèque des blasphèmes du Vatican. Bill est malheureusement peu développée, se contentant du strict minimum d’importance dans le scénario (d’ailleurs pourquoi le Docteur va-t-il la chercher chez elle justement ?). Elle justifiera véritablement son utilité dans l’histoire que dans les dernières minutes de l’épisode et en particulier durant une scène d’échange qu’elle a avec le Docteur à la Maison-Blanche, où une Pearl Mackie, très investie dans son rôle, arriverait presque à nous tirer une larme à l’oeil une fois que la jeune femme réalise sa non-existence.

Des trois, Nardole est celui qui emboîte le plus le pas à ses comparses. Il s’avère être étrangement ingénieux, attachant et courageux (sauf quand il se met à crier comme une petit-fille en voyant un corps gisant au sol), capable d’incroyables compétences de déduction équivalantes à celles du Docteur. De plus, l’un des flashbacks du passé nous apprend un peu plus sur son implication dans la vie du Seigneur du temps et du comment le petit bonhomme chauve est arrivé jusque-là pour le rejoindre à bord du TARDIS. Ce serait River Song qui aurait envoyé, post-mortem, Nardole chaperonner le Docteur – encore une incohérence par rapport à l’épisode de Noël, The Return of Doctor Mysterio, où Nardole disait que le Docteur l’avait pris avec lui pour ne pas s’ennuyer. Depuis que le personnage prend part à l’aventure à bord du TARDIS, je suis vraiment admiratif de l’importance que la série offre à Matt Lucas afin que son rôle prenne plus d’importance.

Chaussée aux moines

Extremis en profite également pour mettre en scène ce qui nous a été vendu comme les nouveaux monstres récurrents de la saison 10 de Doctor Who, les Moines (The Monks). Même si ce nom n’a jamais été prononcé au long de l’épisode, c’est bien le nom officiel que la production leur a donné. Ils sont très réussis et effrayants dans leurs conception très cadavérique, mais sans toutefois apporter une réelle innovation, en fait, ils me font étrangement penser aux Silences, une autre création de Steven Moffat, et ce malgré que leur physiologie diffère énormément sur divers points. Le seul réel point négatif que je pourrais leur reprocher est plutôt personnel en fin de compte. J’attends donc de voir comment ces créatures seront mises en scène dans les deux parties suivantes : The Pyramid at The End of The World et The Lie of the Land, et d’en apprendre un peu plus sur elles.

Silence in the Library

Un des éléments qui m’a un peu déçu, mais sans véritable surprise, c’est au final le peu d’importance (voire pas du tout) qu’a la religion catholique dans l’épisode Extremis. Au final, Steven Moffat ne fait qu’utiliser le Pape et le Vatican uniquement comme toile de fond et non comme élément primordial de son récit. Pourtant, Extremis n’invente pas grand-chose, puisqu’au Vatican, il existe réellement une bibliothèque où sont répertoriés des ouvrages jugés blasphématoires par la religion catholique et orthodoxe. Si une partie de la bibliothèque est ouverte au public (d’où son nom de la bibliothèque publique de l’État du Saint-Siège), une autre est véritablement consacrée aux archives secrètes du Vatican, alimentant ainsi bien des mystères. On dit qu’elle ferait près de 85 kilomètres de rayonnages et se composerait, pour la partie la plus connue, des archives des représentations pontificales, des ouvrages sur des démons (hooo!), des chapitres bibliques censurés et contraires aux positions actuelles de l’Eglise et même de la Bible satanique. La virulence passée de l’Église catholique (inquisitions, exorcismes, procès, bûchers, excommunications et j’en passe) a alimenté au fil des siècles l’idée d’une bibliothèque cachée où se trouvaient tous les livres et œuvres interdits. De là est née une pensée occulte attribuant des pouvoirs de manipulation au cœur même du Saint-Siège à travers divers ordres mystérieux. Deux ouvrages, au retentissement mondial ont contribué à diffuser cette idée : “Le Nom de la Rose” d’Umberto Eco et ”Anges et Démons “ de Dan Brown.

Personne n’a le droit de pénétrer dans cette partie de la bibliothèque, pas même les archivistes du Vatican. Seul le Pape ou toutes autres personnes dûment mandatées par lui (comme le Docteur) peuvent s’y rendre. On raconte que Jean Paul II, aurait été vu en larmes à la sortie de sa première visite. Une anecdote qui aurait, vraisemblablement, inspiré Steven Moffat pour la base du scénario d’Extremis, avec toutefois une grosse différence, puisqu’il s’agit d’un livre qui tue des gens et non les fait pleurer (ce qui est plus vendeur en matière d’intérêt). Pour être un peu plus sérieux, on sait que la bibliothèque renferme toutes sortes de livres datant des premiers siècles du christianisme qui pour une évidente raison d’orthodoxie religieuse ne peuvent être rendus publics.

Matrix

Si Moffat fait passer la thématique religieuse quelque peu à la trappe (certainement pour ne pas froisser les sujets cathos britanniques et la Reine), il prend tout de même le temps de s’attaquer à un sujet bien plus scientifique que spirituel, et qui est : et si le monde dans lequel nous vivions n’était pas réel ?

Le domaine de la physique est rempli de paradoxes que les scientifiques n’arrivent pas à expliquer. C’est d’autant plus vrai lorsque l’on aborde la physique quantique, selon laquelle il serait possible que notre univers ne soit qu’une projection d’un autre. Si notre monde physique est en fait une réalité virtuelle, il est le produit d’un traitement d’informations. Ces informations sont définies comme un choix parmi un groupe fini, ce qui veut dire que le traitement qui les modifie est également limité. Effectivement, notre monde s’actualise selon un rythme défini. Le processeur d’un super ordinateur peut s’actualiser 10 millions de milliards de fois par seconde et notre univers le fait des milliards de fois plus rapidement mais le principe reste le même… Enfin j’espère que vous suivez toujours !

Conclusion :

Si Extremis est quelque peu difficile à aborder pour les non-initiés du whonivers, il réussit tout de même, haut la main, son pari d’en faire un épisode attractif qui donne envie de voir la suite. Le fait de voir un Docteur aveugle, mis en difficulté évidente, permet à celui-ci d’ouvrir une perspective originale dans le traitement de son personnage principal et le tout, appuyé évidemment par une superbe réalisation.

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