[Spoilers] Critique de The Doctor Falls, qui tombe à pic !

Seconde partie et conclusion finale d’une histoire s'étalant sur deux épisodes, The Doctor Falls a la tâche périlleuse d’ouvrir le bal des hostilités qui conduira, inéluctablement, le Douzième Docteur (Peter Capaldi) à se régénérer sous les traits de l'énigmatique acteur qui lui succédera, sans aucun doute, dans les dernières minutes du futur épisode de Noël, prévu le 25 décembre 2017. Ainsi, avant que Peter Capaldi tire définitivement sa révérence de la série culte de la BBC, nous avons droit, avec The Doctor Falls, à un dernier chant du cygne du Douzième Docteur, orchestré par Steven Moffat, qui lui aussi quittera sa place de showrunner de la série Doctor Who pour la céder à Chris Chibnall.

The Doctor Rises

L’épisode final qui clôture la fin d’une saison de Doctor Who est un exercice difficile, surtout si elle fait partie, en plus, de la deuxième partie d’un épisode en deux parties. Il arrive parfois que cette seconde partie entraîne un relâchement en matière de qualité, surtout quand la première partie a, au préalable, installé des enjeux extrêmement élevés. Évidemment, cela ne veut pas dire pour autant que l'épisode en question soit mauvais, mais le risque potentiel peut arriver que ses auteurs se retrouvent dépassés par le fil des événements, à devoir trouver le moyen adéquat de capitaliser sur un climax satisfaisant qui pourrait se conclure en apothéose, et dans la plus grande satisfaction de tous, une saison entière de Doctor Who.

Après un épisode incroyablement remarquable la semaine dernière, un léger soupçon d'inquiétude pouvait tout de même nous envahir pour la suite des événements à venir, surtout à l’intitulé du titre de cet épisode The Doctor Falls (la Chute du Docteur). Avec des enjeux dramatiques plus élevés et plus intenses que jamais (une régénération imminente du Docteur, Bill transformée en Cyberman et deux incarnations du Maître réunis) la question était de savoir si Steven Moffat allait encore pouvoir nous livrer une seconde partie à la hauteur de la première. On peut enfin, après visionnage de l’épisode en question, conclure que The Doctor Falls révèle, haut la main, une conclusion formidable à toute une saison qui a été, tout le long, remarquablement très réussie. Félicitations, Monsieur Moffat !

Sans conteste, Steven Moffat apporte avec The Doctor Falls ce qui pourrait être sa meilleure contribution à la série Doctor Who - un récit de science-fiction décomplexé, qui expose pleinement et sans gêne son héritage et son esthétisme kitsch, et le tout parsemé de forts moments émotionnels (qui apporteront des larmes aux yeux aux plus sensibles d’entre nous), effrayants et de grands retournements de situations shakespeariens. Plus que ça, The Doctor Falls met en avant tous ses personnages avant le conflit, faisant d’eux la pierre angulaire primordiale de la narration, en veillant à ce que les retombées émotionnelles des événements de sa première partie, World Enough and Time, soient traitées et développées de manière approfondie et parfaitement appropriée.

Le concept d'avoir deux versions du Maître présent à l'écran est une idée intéressante et inédite, jamais auparavant il n'y a eu d'histoire multi-Maître à la télévision. Elle renforce en plus la gravité de la situation en la superposant à celle de la menace des Cybermen. Moffat trouve là le parfait équilibre afin de les faire cohabiter pleinement et parfaitement ensemble dans son récit sans que l’une ou l’autre ne cannibalise trop les enjeux qu'ils ont chacun imposé. Cependant, l'échappatoire à deux vitesses que le Docteur nous sort pour se libérer des deux incarnations du vilain Seigneur du temps dans le toit de l'hôpital, au début de l’épisode, est vraiment tiré par les cheveux et donne la sensation désagréable d’un dénouement vite expédié par manque de temps, de budget, ou plus grave encore, par manque d’imagination. Mais si on continue à chercher la petite bête, The Doctor Falls peut également révéler d’autres défauts, qui font de lui un épisode non exempt de tous défauts, comme son léger ventre mou à mi-chemin de l’épisode qui nous donne la sensation désobligeante que les personnages ne font juste qu’attendre l'inévitable assaut des Cybermen. Mais heureusement, il est cependant très facile d’en faire abstraction tellement The Doctor Falls nous réserve de savoureux moments à la pelle.

En plus de cela, The Doctor Falls, jouit des compétences indéniables de Rachel Talalay en tant que réalisatrice. Pour ainsi dire, sa maîtrise du cadrage et du découpage est sans failles, dans les séquences où la caméra jongle avec aisance entre prises de vue de Bill en humaine et Bill en Cyberman (ou plutôt en Cyberwoman). Ces séquences sont incroyables et ingénieusement bien mis en scène, appuyant considérablement l’apport émotionnel de l’épisode. La séquence de la grange entre le Docteur et Bill, est le parfait exemple et constitue inéluctablement l'une des meilleures scènes de The Doctor Falls.

Rester Maître de ses contradictions

Pour en revenir aux Maîtres précisément, il y a vraiment toute une démarche métaphysique, puisqu’en fin de compte, c’est juste la même personne mais incarnant deux étapes distinctes de son évolution mentale. Un traitement psychologique qui met évidemment en lumière la personnalité trouble et complexe du personnage et, dans une moindre mesure, la dualité qui se joue dans son esprit. Précisément, elle met en évidence la contradiction qui opère entre les deux incarnations du Maître dans sa relation du bien et du mal et de son sentiment qu’il a à la fois d’amour et de haine envers le Docteur. Ainsi, l’arc en cours sur la rédemption de Missy trouve son apogée de la façon la plus violente et la plus déchirante qui soit, digne d’une véritable tragédie grecque. Une conclusion évidente et terriblement tragique, qui met en évidence l'instinct instable et autodestructeur du Maître, qui se révèle être à lui-même l’instigateur de sa propre destruction.

Michelle Gomez et John Simm incarnent ainsi des étapes psychologiquement distinguées du Maître à travers un esprit réellement séparé. Ainsi, au cours de l’épisode les deux incarnations du Maître tentent de se singulariser en imposant chacun les limites à l’extension naturelle à devenir : Missy. Tout ça, afin de contrôler et de gérer ses propres limites morales, qui ont été définies inconsciemment et consciemment durant les multiples apparitions du vil Seigneur du temps au cours de la série (dans son ensemble). Ainsi séparée, cette division institue alors un système de pensée mystificateur dont découle la perception qu’il a de lui-même et de sa relation aux autres. La confrontation inéluctable de cette division de l'esprit du Maître - celui qui refuse de changer (John Simm) et celui qui a changé (Michelle Gomez), va donc fabriquer un monde qui devient la “preuve vivante” de la dualité de toutes choses. Dès lors, les problèmes qu’il perçoit au-dehors, que ce soit sa relation avec le Docteur, aux autres personnages (Bill et Nardole) ou globale (sa perception de la menace des Cybermen qui pèse sur les pauvres gens) rentrent en conflit, entretiennent dans son esprit divisée une version erronée de lui-même, car il est obligé de choisir entre les deux pôles d'une réalité, synthétisée ici par ses deux incarnations. L'allégeance au Maître a l'un des deux camps étant requise, il doit appliquer ses lois et surtout les défendre. Et comme il n'a pas d'autre choix que de s'identifier à son système illusoire, il doit s'opposer aux lois adverses (à lui-même), puis les combattre car il croit que sa vie-même en dépend. Entre autres, L'idée qu'il se fait de lui-même est, elle aussi divisée, et donc symbolisée par ces deux incarnations du Maître ; c'est pourquoi, bien que chacun recherche sincèrement les raisons de l'amour qu’il porte au Docteur, il ne trouve finalement que des justifications à sa propre haine. La lutte psychologique incessante dans laquelle il est engagé est jalonnée de victoires, brèves et à d'arrière-goût amer, mais surtout de défaites dévastatrices. Il tente généralement de s'en accommoder et, quelquefois, il y parvient, pour un temps, en se séparant encore, comme si la tyrannie qu’il engendre ou qu’il perçoit au-dehors ne le concernait plus personnellement. Le Maître présente indéniablement dans The Doctor Falls un mode de pensée destructeur, scindant son esprit dans un cadre de références bipolaires d'où il est impossible d'échapper, et qui le conduit, inéluctablement, à devenir son propre ennemi, son propre bourreau.

Tant qu'il y aura des larmes pour pleurer…

À l'inverse des deux incarnations du Maître, Bill et le Docteur, se retrouvent eux confrontés à l’acceptation de leurs propres morts. Ils agissent, l’un pour l’autre, comme un miroir qui reflète sans contexte leur résignation à ne pas accepter leur état de damnés. Mais voilà, autant Bill que le Docteur, cette situation les empêche de surmonter leur propre deuil et donc les exposent, inéluctablement, à d’autant plus de souffrances. C’est un mécanisme psychologique sur le processus du deuil extrêmement bien traité dans l’écriture de Moffat, qui met bien en évidence que dans cet épisode le plus grand ennemi de Bill et du Docteur, ne sont ni les Cybermen et encore moins le Maître, mais le conflit intérieur qui se joue mentalement dans leurs esprits et leur fait prendre diverses attitudes envers leurs conditions : déni, aversion, colère, doute et naturellement la peur.

Si on devait chercher un lien thématique abordé dans The Doctor Falls, sans conteste ce serait celui du changement et l’acceptation qui conduira à cette évolution notable. Mais tous ne se résignent pas à l’accepter de la même façon - le Maître s’en détruit à cause d’une part de lui-même (John Simm) qui s’en refuse, le Docteur le combat et cherche consciemment et inconsciemment un échappatoire, seule Bill est celle qui finit par l'accepter et embrasse pleinement le fait de mourir. Il est vrai, pour ainsi dire, qu'elle ne meurt pas pour de vrai, mais si nous analysons métaphoriquement la chose, on peut voir dans le personnage du Pilote/Heather comme une représentation métaphysique de la mort elle-même. Alors que, depuis l’épisode World Enough and Time, Bill inspire plus que tout à être sauvée et a revenir chez elle saine et sauve, quand Heather lui propose l’option de la ramener en vie chez elle, comme elle a précédemment toujours voulu, Bill le refuse et se résigne à l’acceptation de sa nouvelle condition d’être immatériel. Elle accepte donc que la jeune femme qu'elle a été n'existe plus, qu'elle soit morte. D’ailleurs, on peut dès lors voir leur ascension dans l'espace comme un passage dans l'au-delà, d'autant plus que les portes du TARDIS s'ouvrent en direction d’une nébuleuse blanche qui peut, évidemment, nous faire rappeler un certain tunnel blanc décrit dans la plupart des expériences de mort imminente (EMI). De plus, les retrouvailles entre Bill et Heather rentrent complètement dans ce schéma-là -la vision d’une lumière ou d’un tunnel (la nébuleuse), la rencontre avec une entité spirituelle (Heather), un sentiment d'amour, de paix et de tranquillité infinie.

Indéniablement, tout le casting principal de l’épisode offre, sans exception, des performances fabuleuses qui ne peuvent que renforcer l’empathie du spectateur envers le sort de ses personnages. Peter Capaldi reste sans aucun doute l’un des meilleurs interprète que la série Doctor Who a eu dans le rôle du mythique Seigneur du temps. Dans The Doctor Falls, il parvient, encore, à transmettre une incroyable palette d’émotions à la fois complexe et nuancée, une interprétation qui le rapproche indéniablement des Docteurs de la série classique, en nous présentant une figure sage, paternaliste et un aventurier intrépide. Certes, un choix audacieux et à contre-courant des canons habituels de télévision, imposés surtout par les networks américains, mais le Docteur de Capaldi a ainsi permis à la série Doctor Who de regagner ses lettres de noblesse et de crédibilité comme oeuvre sérieuse et à part entière de la science-fiction britannique, voire mondiale, et ce malgré que la réputation de la série fut fort longtemps entachée par des midinettes en chaleur juste bonnes à s'exclamer à chaque apparition de David Tennant. On peut, dès lors, remercier Capaldi et ceux à la BBC qui ont fait ce choix audacieux d'avoir tant misé sur lui. En somme, d’avoir préféré la qualité artistique avant la démarche mercantile.

Conclusion :

Et c’est ainsi que s’achève, sur une note à la fois tragique mais poétique, la saison 10 (36 pour les puristes) de Doctor Who avec un épisode vraiment, mais vraiment très bon, qui place indéniablement très haut The Doctor Falls dans le panthéon des meilleurs épisodes de Doctor Who. Cependant, il n’est toutefois pas le dernier du Douzième Docteur (Peter Capaldi), puisqu’il faudra patienter le 25 décembre prochain pour enfin savoir ce que Steven Moffat à bien pu chapeauter pour conclure définitivement sa participation à la série et, évidemment, la présence du Premier Docteur risque (probablement) de nous réserver bien des surprises.