10 Juin 2017

Posted by in Critiques, TV

[Spoilers] Critique agnostique de The Lie of the Land

The Lie of the Land est le chapitre final qui clôture une intrigue s’étalant sur trois épisodes. Toby Whithouse a donc la tâche périlleuse de conclure une trilogie qui a débuté avec Extremis, et qui a continué ensuite avec The Pyramid at the End of the World.

Quand débute The Lie of the Land, nous apprenons que les moines ont non seulement conquis l’Humanité mais qu’ils ont également pris la peine de réécrire complètement l’Histoire, montrant ainsi qu’ils ont toujours été là, aidant l’Humanité à réaliser tous ses plus grands exploits et inventions, mais également en la protégeant des Daleks, des Cybermen et des Anges pleureurs. Et pour couronner le tout, ils ont un porte-parole, leur plus grand partisan, une voix calme et consentante pour distiller leur propagande: le Docteur.

La mécanique du libre-arbitre

Scénario incontournable de fin du monde, un compagnon destiné à mourir, le Maître et même une (fausse) régénération: cette conclusion à la trilogie The Monks a presque toutes les caractéristiques d’un épisode final de saison. Et si vous pensiez vraiment qu’il en était un, nous pouvons aisément comprendre votre position, parce que oui, Toby Whithouse semble avoir donné le meilleur de lui-même pour nous offrir avec Lie of the Land, un épisode épique, dramatique, intelligent et un constat inquiétant et réaliste d’une Humanité désœuvrée.

L’histoire elle-même, dans son ensemble, se déroule de manière très simple. Ce qui ne veut pas dire en soi que l’épisode manque d’audace, mais c’est encore un épisode de cette saison qui prend les choses au rythme d’un escargot, sans vouloir trop brusquer son téléspectateur. Ses dix premières minutes nous amènent progressivement à nous présenter, à travers le regard de Bill, les travers de cette théocratie contrôlée par les moines, avant de progresser, radicalement, dans le reste de ses dernières minutes vers une conclusion qui demandera quelque peu à ses spectateurs de faire travailler leurs méninges afin de comprendre l’étendue de ses divers niveaux de lecture.

Indéniablement, la grande force de The Lie of the Land est l’intelligence de son scénario, et bien plus encore, la seconde lecture qu’elle synthétise. Toby Whithouse porte un message foncièrement agnostique, pour ne pas dire antithéiste, dans cet épisode de Doctor Who. Il nous dépeint à travers son récit, l’histoire accablante de notre (vraie) Humanité qui, malgré ses découvertes et ses évolutions majeures, tombe toujours vers une société en perpétuelle régression, en grande partie, à cause de ses croyances religieuses stagnantes et de ce fait, non progressistes. Au final, The Lie of the Land devient un véritable plaidoyer contre les mauvais travers de la religion, et plus spécialement de ses fanatiques qui veulent imposer au reste de l’Humanité leurs visions d’une société théocratique. Or, le libre-arbitre et la démocratie, dans leur signification la plus altruiste, sont incompatibles avec ce mode de pensée. Dans The Lie of the Land, les moines gouvernent le monde dans ce même principe, prétendant régir, d’une manière hégémonique, la vie politique et morale d’une société considérée, à tort ou à raison, comme une communauté idéologiquement non homogène. D’une manière différente, mais qui se rapproche de l’État islamique (désolé, mais le parallèle est évident), les moines emploient une méthode qui consiste à modifier notre histoire et donc, par ricochet, nos sociétés modernes, qui de nos jours, grâce à leurs longues et douloureuses expériences passées (Inquisitions, guerres religieuses etc.), ne peuvent plus tomber aussi aisément sous des dictatures théocratiques. En effet, elles sont maintenant, pour la plupart, pluralistes et individualistes sur le plan religieux, philosophique (qui comprend l’athéisme) et laïque dans leur fonctionnement politique. C’est pourquoi, dans son principe, la démocratie qui tente de faire reposer plus ou moins directement la décision du juste et de l’injuste sur le vote et l’élection dans une société pluraliste fondée sur la liberté de penser, y compris contre les croyances religieuses, est incompatible avec la théocratie. Pour la démocratie, la vérité vient d’en bas : des hommes, et pour la théocratie, elle vient d’en haut : de(s) Dieu(x). Et dans The Lie of the Land : les Dieux = les Moines.

Toby Whithouse est un vétéran de Doctor Who, un scénariste accompli qui s’est énormément illustré avec beaucoup de talent aussi bien dans le whoniverse, en écrivant entre autres les meilleurs épisodes de l’ère Matt Smith, et dans ses propres productions telles que Being Human et No Angels. Avec The Lie of the Land, Whithouse aborde l’écriture d’une façon très avant-gardiste, faisant presque de The Lie of the Land une oeuvre à part entière, intimiste et personnelle, dans ce que Doctor Who nous proposait jusqu’à maintenant. Sur la base d’un scénario plutôt simple dans sa structure narrative, il parsème son récit de petites scènes éclatantes et d’excellents dialogues analytiques et spirituels.

L’épisode est réalisé par un petit nouveau dans Doctor Who, Wayne Yip. Un réalisateur à qui on doit déjà, par le passé, la réalisation d’épisodes de Misfits et d’Utopia, deux séries britanniques mondialement plébiscitées pour leur indéniable et incroyable réalisation. Ici, Wayne Yip, ne déroge pas à la règle, offrant une réalisation esthétiquement très soignée, un excellent montage et multipliant les séquences de bravoure – aussi bien quand il s’agit d’employer, à bon escient, les ralentis que certains effets de l’image (comme le fondu des yeux de Missy dans le ciel). En parallèle, l’excellente musique de Murray Gold accompagne le tout et donne de l’ampleur aux scènes les plus importantes. Je suis donc très satisfait de Wayne Yip, qui nous livre ici un excellent travail de metteur en scène. Ainsi, je suis très confiant de le revoir à l’œuvre dans le prochain épisode, The Empress of Mars, qui sera également réalisé par lui.

Comment j’ai tué mon père !

L’épisode nous est raconté à travers un narrateur qui n’est autre que Bill, la compagne actuelle du Docteur, parlant directement à un interlocuteur qui se trouve être sa mère, pourtant décédée. Ces échanges anodins, issus de l’imagination de Bill, sont un ancrage important qui vont jouer un rôle majeur dans le déroulement de l’histoire, mais je reviendrai en détails sur cette partie un peu plus loin.

La relation entre le Docteur et Bill est, sans surprise, aussi forte que jamais et fournit une très forte force motrice à l’intrigue de The Lie of the Land. Bill se retrouve, plus que jamais, au centre de toutes les attentions, car c’est elle qui a offert le monde aux moines, et elle va devoir faire un éventuel sacrifice ultime pour vaincre leur invasion peu orthodoxe.

La scène où Bill retrouve le Docteur est magnifiquement mise en scène. Pearl Mackie offre un jeu dramatique d’un énorme potentiel émotionnel face à un Docteur accablé, résigné à laisser l’Humanité sous la domination des moines. Cette séquence, qui joue énormément avec les émotions des téléspectateurs avec, évidemment, sa régénération simulée (personne n’y a vraiment cru), est intéressante d’un côté parce que la caméra s’attarde sur le jeux de ses acteurs, mais avant tout pour sa symbolique métaphysique sous-jacente. Sauveur bienveillant de l’Humanité, être supérieur autant au niveau intellectuel que spirituel, et absence de nom indéniable, le Docteur est ce qui se rapproche le plus pour l’homme, simple mortel, du schéma d’un Dieu. Le fait que Bill tue le Docteur (enfin, croit l’avoir tué), son représentant divin, son symbole ultime du paternalisme, la libère des chaînes gangrenées de ses croyances imposées par tous et par Dieu (le Docteur). Elle devient libre de penser par elle-même, et non pour un(des) Dieu(x), elle passe à un niveau supérieur de conscience : le libre-arbitre, l’ennemi mortel des dieux. En tuant le Docteur, Dieu donc, Bill gagne sa liberté en tant qu’être individualiste dans un monde théocratique.

Mais la véritable réponse de “qui est véritablement Dieu ?” (selon Toby Whithouse) trouve sa réponse durant le twist final de l’épisode. Effectivement, quand nous découvrons, d’un air ébahi, que ce sont les souvenirs de la mère de Bill qui sauvent le monde, cela peut paraître aux yeux du spectateur lambda comme une facilité scénaristique pour conclure l’épisode. Mais, il n’en est rien, ingénieux jusqu’au bout de ses neurones, Whithouse conclu l’intrigue des moines par une défaite à leur propre jeu. Eux qui voulaient régner sur le monde comme des dieux, donc par amour, se retrouvent expulsés par l’amour ultime d’une fille envers sa mère. La maternité, celle qui donne la vie, est l’interprétation, dans sa plus simple symbolique, de la création de la vie. Un amour inconditionnel et plus VRAI que n’importe quelles croyances en un Dieu. Dans une approche à la fois psychologique et métaphysique, Whithouse conclut ainsi son histoire en apportant une réflexion simple de sens: pourquoi cherchons-nous l’affection d’un Dieu, alors que nous avons le plus beau et le plus miséricordieux à nos côtés, nos mères ?

Un mal pour un bien

Le retour de Michelle Gomez, après sa brève apparition dans Extremis, est très bienvenu dans l’épisode, même si son temps à l’écran est ici aussi minime que son importance dans l’histoire. Elle se trouve une nouvelle fois remplie d’un charme délicieusement maléfique et d’une folie complètement unilatérale. Michelle Gomez livre, pour ainsi dire, une interprétation astucieuse des multiples facettes de son rôle dans une séquence qui est, certes, avant tout une scène d’exposition, mais qui réussit relativement à éplucher les diverses couches de la personnalité complexe et ambiguë du vil Seigneur du temps. Toby Whithouse retranscrit très bien dans son script la dualité et, dans une moindre mesure, l’équilibre des forces qui opère entre Missy et le Docteur, comme si les deux Seigneurs du Temps étaient incontestablement le Yin et le Yang de l’un et de l’autre. Moffat et Whithouse semblent nous (spectateurs) suggérer une éventuelle rédemption du Maître, ce qui est difficile à avaler, mais offre une contrepartie cohérente avec la thématique de l’épisode qui joue également sur le fait que le monde n’est pas tout noir ou tout blanc, mais terriblement nuancé – comme le fait qu’il faille devoir peut-être sacrifier Bill pour sauver le reste du monde.

Si Missy est au final assez anecdotique dans l’histoire, les moines, quant à eux, jouent le premier rôle des méchants de l’épisode. Et c’est là que The Lie of the Land a son principal défaut. Les moines sont au final peu présents, rien ne nous a été révélé en plus, en terme d’information, à leur sujet depuis le précédent épisode (The Pyramid at The End of The World). Il y a bien une ou deux scènes avec un moine, dont une dans le bateau qui est intéressante pour son face-à-face façon Ripley dans Alien 3, mais dans l’ensemble global, les moines se contentent d’être avant tout là comme une aura qui plane ici et là dans le récit. On comprend, aisément, le point de vue de Steven Moffat de vouloir donner plus de corps à ces créatures à travers un arc scénaristique plus long, mais résultat des courses, ce n’est malheureusement pas gagné.

Conclusion :

The Lie of the Land est indéniablement un excellent épisode qui conclut d’une manière satisfaisante l’intrigue The Monks Trilogy, et qui aurait pu, aisément, se suffir à lui-même. Il fait incontestablement partie de ces épisodes qui ont fait de Doctor Who une série hors du commun, et l’une des meilleures dans le domaine de la science-fiction. On ne peut que plébisciter les talents de ceux qui ont donné corps à cet épisode et les encourager à continuer dans cette bonne voie.

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